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Soigner : santé et soins

L'hôpital et l'organisation de l'offre de soins

Le paysage hospitalier français est hétérogène. Depuis vingt ans, la tarification à l'activité occupe une place centrale dans le financement du court séjour, à côté d'autres dotations. La crise de l'hôpital public tient autant aux ressources humaines qu'aux défaillances de la médecine de ville et du secteur médico-social, que l'hôpital doit compenser.

Mise à jour le

Fermetures estivales des urgences, départs de soignants, déficits : la « crise de l’hôpital » simplifie une réalité plus complexe. L’hôpital n’est pas uniforme. Ses difficultés précèdent la pandémie et suivent deux décennies de réformes conduites au nom de la performance. L’hôpital absorbe aussi les dysfonctionnements de tout le système de santé.

La Note présente d’abord les acteurs et le paysage hospitalier, puis le financement. Elle examine ensuite les racines de la crise, ses prolongements hors de l’hôpital et la réforme du financement.

Les acteurs et le paysage hospitalier

Qui pilote quoi

L’État, par le ministère chargé de la santé, définit la stratégie nationale de santé, prépare la loi de financement de la sécurité sociale et exerce la tutelle des agences. Les agences régionales de santé, instituées par la loi HPST du 21 juillet 2009, élaborent le projet régional de santé, délivrent les autorisations et contractualisent avec les établissements. Leurs missions dépassent l’hôpital, même si l’organisation hospitalière pèse historiquement d’un poids important dans leur action. Elles interviennent aussi dans l’organisation territoriale des soins et leur coordination. L’assurance maladie finance les soins, négocie les conventions avec les professionnels libéraux et gère le risque.

D’autres organismes complètent l’ensemble. La Haute Autorité de santé (HAS) évalue les produits et les pratiques et émet des recommandations. Santé publique France assure la surveillance et la prévention. L’ONIAM indemnise les accidents médicaux sans faute au nom de la solidarité nationale. Le Comité économique des produits de santé (CEPS) fixe le prix des médicaments.

Un secteur hétérogène

Fin 2022, la France compte 2 976 établissements de santé. Les 1 338 hôpitaux publics détiennent environ 60% des lits et places, les 980 cliniques privées lucratives environ 25% et les 658 établissements privés non lucratifs environ 15%. L’article L. 6111-1 du code de la santé publique fixe leurs missions. Leurs activités se partagent entre le court séjour (médecine, chirurgie, obstétrique), les soins médicaux et de réadaptation, la psychiatrie et les soins de longue durée.

En 2022, les soins hospitaliers représentent près de 115 milliards d’euros, presque la moitié de la consommation de soins. L’assurance maladie en finance plus de 92%. Le secteur emploie environ 1,39 million de salariés fin 2021, dont 77% dans le public.

Une répartition des rôles asymétrique

Le secteur public concentre la médecine et l’obstétrique. Il réunit plus des trois quarts des services d’urgence et assure plus de 85% de la permanence des soins, les nuits, les week-ends et les jours fériés. Il accueille aussi davantage de patients précaires et supporte une part importante des missions non programmables. Les cliniques commerciales concentrent leur activité sur les soins programmés. Le secteur privé réalise notamment environ 65% de la chirurgie ambulatoire, contre environ 35% pour le public. Les établissements privés non lucratifs doivent toutefois être distingués des cliniques commerciales, dont les stratégies se caractérisent surtout par la concentration sur les activités rentables. Les centres hospitaliers universitaires, issus de l’ordonnance du 30 décembre 1958, cumulent soins, enseignement et recherche, ce qui les rend vulnérables au manque de spécialistes.

La part du secteur public, activité par activité
  • Lits et places Environ 60% dans le public Ensemble des établissements, 2022
  • Services d'urgence Plus des trois quarts dans le public Ensemble des services d'urgence
  • Permanence des soins (nuits, week-ends, fêtes) Plus de 85% dans le public Ensemble de la permanence
  • Chirurgie ambulatoire Environ 35% dans le public Environ 65% dans le privé
Le public porte l'essentiel des activités non programmées, le privé commercial se concentre sur les soins programmés. Les parts sont des ordres de grandeur.

Le financement : de la dotation globale à l’activité

Dotation globale

Hôpitaux publics, jusqu'en 2004

  • Le budget annuel était reconduit à partir de l'année précédente, sans lien avec l'activité.
  • Il n'incitait ni à l'activité ni à la productivité.
  • Il pénalisait les établissements dynamiques.
  • Ce mode de financement reste adapté aux activités difficiles à standardiser.

Tarification à l'activité (T2A)

Déployée de 2004 à 2008

  • Chaque séjour est classé dans un groupe homogène de malades, puis associé au tarif d'un groupe homogène de séjour.
  • Le principe du financement à l'activité s'applique dans les secteurs public et privé.
  • Elle convient aux activités standardisables, comme la chirurgie.
  • Elle est mal adaptée à certaines prises en charge chroniques. La psychiatrie et les missions d'intérêt général ne relevaient pas de son champ initial.
  • Elle couvre environ 80% de l'activité de court séjour en 2023.
La T2A a cherché à corriger les incitations de la dotation historique. Les difficultés de son application à certaines activités et ses effets sur les coopérations ont ensuite conduit à développer des financements mixtes.

Le piège du prix et du volume

Le sous-objectif hospitalier de l’ONDAM encadre la dépense. Dans la régulation prix-volume, une progression de l’activité peut conduire à réduire les tarifs nationaux. Les recettes d’un établissement dépendent alors à la fois de ses volumes et des tarifs, ce qui peut entretenir une course à l’activité. Cette course pousse à la concurrence plutôt qu’à la coopération. Elle désavantage le public, qui ne choisit ni ses patients ni ses activités.

La T2A n’a d’ailleurs jamais été le seul financement. Les médicaments très coûteux sont payés en sus. Des forfaits annuels financent certaines activités, comme les greffes. Des dotations couvrent l’enseignement, la recherche et les autres missions d’intérêt général.

L'objectif de dépenses hospitalières

Au cours des années 2010, sa maîtrise est la priorité. Les investissements et les dépenses de personnel sont réduits, tandis que l’accueil et les conditions de travail se dégradent. La LFSS pour 2025 fixe l’enveloppe des établissements à 109,6 milliards d’euros (+3,8%), après une première proposition à +3,1% qui avait été contestée.

Le projet de loi de financement pour 2027 estime l’exécution prévisionnelle de 2026 à 112,6 milliards d’euros. Il propose 116,0 milliards pour 2027 (+3%), dans un ONDAM limité à +2%. Les fédérations hospitalières jugent la hausse insuffisante.

Aux racines de la crise

Deux décennies de réformes

  1. 2004-2008 Mise en place de la tarification à l'activité.
  2. 2007-2012 Les plans Hôpital 2007 et Hôpital 2012, financés en partie par l'emprunt, portent des projets parfois démesurés, fondés sur des prévisions d'activité irréalistes. En 2018, 42% des établissements publics sont surendettés.
  3. 21 juillet 2009 La loi HPST crée les agences régionales de santé et renforce le directeur, président du directoire, dont le président de la commission médicale d'établissement est le vice-président. Elle réduit le rôle de l'ancien conseil d'administration, devenu conseil de surveillance, sans supprimer la représentation médicale.
  4. 26 janvier 2016 Les groupements hospitaliers de territoire obligent les hôpitaux publics d'un même territoire à coopérer. La gestion des personnels médicaux y est mutualisée depuis 2022, ce qui ne vaut pas fusion générale des établissements ni de leurs équipes.
  5. 2020-2021 Le Ségur de la santé revalorise les salaires et lance un plan d'investissement.
  6. 26 avril 2021 Une loi renforce le contrôle des rémunérations de l'intérim médical, avec un plafonnement effectif à partir de 2023.
  7. 27 décembre 2023 Une loi rend tous les établissements collectivement responsables de la permanence des soins. Elle renforce le contrôle des groupes privés et étend les pouvoirs du conseil de surveillance, notamment par un avis sur le budget.
  8. 29 janvier 2025 La loi n° 2025-74 confie à la HAS la mission d'établir des ratios minimaux de soignants par lit ouvert ou par nombre de passages pour les activités ambulatoires. Les ratios applicables doivent être fixés par décret après avis de la HAS. Les dispositions correspondantes du code de la santé publique entrent en vigueur le 1ᵉʳ janvier 2027.

La crise des ressources humaines

Entre 2014 et 2019, les effectifs non médicaux baissent d’environ 1%, tandis que le personnel médical augmente. Les salaires réels diminuent au cours des années 2010. Les effectifs augmentent d’environ 2% sur 2020 et 2021, mais les postes vacants et l’absentéisme persistent. Les urgences, la gynécologie-obstétrique et les métiers paramédicaux connaissent des difficultés d’attractivité particulières. L’intérim désorganise les équipes et grève le budget des petits établissements. En 2024, la Cour des comptes juge ses dérives inquiétantes et mal contrôlées.

Le Ségur consacre environ 6 milliards d’euros par an aux salaires et 800 millions d’euros aux conditions de travail. Depuis 2022, environ 2 milliards supplémentaires financent les nuits, les week-ends et la hausse du point d’indice. La crise d’attractivité perdure pourtant, nourrie par les écarts de rémunération avec l’exercice libéral en clinique et par une gouvernance qui laisse trop peu de place aux soignants.

Le révélateur de la pandémie

La pandémie a révélé des capacités de soins critiques insuffisantes, notamment face à l’Allemagne, ainsi que la dépendance à l’intérim. La T2A a été suspendue. Une garantie de financement calée sur les recettes de 2019 a évité de sanctionner les déprogrammations. Elle a été prolongée jusqu’en 2023, faute de retour de l’activité.

Le Ségur prévoit 7,5 milliards d’euros d’investissements de transformation, 1,5 milliard pour les équipements courants et une reprise de dette. L’effort total atteint environ 15,5 milliards, dont 2,5 milliards issus du plan de relance européen. Les revalorisations salariales n’ont toutefois pas été intégralement compensées aux établissements, ce qui a paradoxalement creusé leurs déficits.

  • −2,3 Md€ Déficit des hôpitaux publics 2025, premières estimations, soit 2,1% des recettes, après 2,9 Md€ en 2024
  • 7 sur 10 Part des hôpitaux publics en déficit 2024
  • +194 M€ Résultat net des cliniques privées lucratives 2024, soit 1% de leurs recettes
  • 21 M Passages aux urgences 2022, contre 10 millions en 1996
DREES, Les établissements de santé (éditions 2024 et 2026). DREES, Études et Résultats n° 1380, juillet 2026.

Le déficit des hôpitaux publics s’élevait à 1,3 milliard d’euros en 2022, puis à 2,4 milliards en 2023 et à 2,9 milliards en 2024. Selon les premières estimations publiées en juillet 2026, il reviendrait à environ 2,3 milliards en 2025, soit 2,1% de leurs recettes.

Un endettement inégal

Rapportée aux recettes, la dette dépasse 30% dans le public en 2022, contre 20% dans le privé non lucratif et 12% dans les cliniques commerciales. Elle recule depuis trois ans grâce à la reprise de dette du Ségur (29,9 milliards d’euros). La dette des hôpitaux publics est passée de 41,6% de leurs recettes en 2013 à 35,7% en 2019, puis à 27,8% en 2024. Les plans d’investissement des années 2000, l’accumulation de déficits et les différences de patientèle et d’activité contribuent à expliquer ces écarts. Aucune cause unique n’en rend compte. L’écart ne traduit pas non plus une absence générale de missions collectives dans le privé.

La financiarisation progressive des cliniques, de la biologie, des centres de santé et des EHPAD pose par ailleurs une question de régulation, compte tenu de la place croissante d’acteurs financiers. Pour les soins hospitaliers, le financement par l’assurance maladie dépasse 90%. Ce taux ne doit pas être étendu indistinctement à tous ces secteurs.

La dette des hôpitaux publics
20%25%30%35%40%45%201320162019202227,8%20%25%30%35%40%45%201320162019202227,8%20%25%30%35%40%45%20132015201720192021202327,8%20%25%30%35%40%45%20132014201520162017201820192020202120222023202427,8%
Voir les données (tableau)
Année Dette en % des recettes
2013 41,6%
2019 35,7%
2020 33,9%
2021 33%
2023 29%
2024 27,8%
Encours de la dette rapporté aux recettes. Un point par année publiée. Source : DREES, situation économique et financière des hôpitaux publics
Trois secteurs inégalement endettés
Dette en % des recettes, 2022
  • Hôpitaux publics plus de 30%
  • Privé non lucratif 20%
  • Cliniques commerciales 12%
Plans d'investissement des années 2000, déficits accumulés, patientèles et activités différentes : plusieurs facteurs expliquent l'écart.

Une crise qui dépasse les murs de l’hôpital

En amont : les urgences engorgées

Les passages aux urgences ont doublé en vingt-cinq ans. La faible part des passages suivis d’une hospitalisation ne mesure pas à elle seule la gravité des besoins. Elle traduit surtout des reports de soins de ville vers les urgences et des difficultés d’accès à une prise en charge adaptée. Trois causes se conjuguent : des déserts médicaux qui renvoient vers l’hôpital des soins de ville, une permanence des soins libérale insuffisante et une population sans médecin traitant. Le service d’accès aux soins oriente les patients à distance vers la ville ou l’hôpital. En novembre 2022, l’IGAS recommandait d’accélérer son déploiement en y associant les libéraux.

En aval : les lits immobilisés

Le manque de places en soins de réadaptation, en psychiatrie, en EHPAD ou en hospitalisation à domicile maintient des patients dans des lits de court séjour inadaptés à leurs besoins. On parle d’« inadéquations ». Le cloisonnement entre hôpital, ville et médico-social ainsi que la mauvaise transmission des informations à la sortie aggravent ces difficultés. Les outils numériques aident si les professionnels apprennent à coopérer. Le virage ambulatoire se poursuit : en dix ans, 43 500 lits d’hospitalisation complète ont fermé, soit 10% du total, dont 4 962 en 2023. Les places d’hospitalisation partielle ont augmenté de 31%.

Des groupements de territoire au milieu du gué

En 2019, l’IGAS estimait que les groupements hospitaliers de territoire n’étaient qu’à mi-chemin. Le diagnostic reste valable. Les projets médicaux communs restent rares, la mise en commun des ressources est souvent formelle et la concurrence persiste sous l’effet de la T2A. En 2020, la Cour des comptes demandait des projets plus ambitieux, que les agences régionales de santé n’ont pas assez soutenus.

Une carte hospitalière que l'État n'ose pas redessiner

Faute de planification assumée, c’est souvent le manque de soignants ou le départ de la patientèle qui entraîne la fermeture d’un service. La Cour des comptes suggère de réduire le nombre de sites assurant la permanence des soins pour reconstituer des équipes suffisantes. Les maternités illustrent le dilemme. L’Académie de médecine propose d’en fermer une centaine sur 452 au nom de la sécurité. D’autres travaux imputent une partie de la hausse de la mortalité néonatale aux fermetures passées. En 2024, le Sénat préfère une évaluation des besoins de chaque territoire aux seuils d’activité et recommande un registre national des naissances. Les seuils minimaux ne conditionnent aujourd’hui l’autorisation que de quelques activités, comme la chirurgie du cancer ou la chirurgie cardiaque.

Une réforme du financement lente

Sortir du « tout T2A »

Depuis 2019, les modes de financement sont combinés pour mieux tenir compte de la qualité, de la coordination des parcours et des besoins des territoires. Les urgences depuis 2021, la psychiatrie depuis 2022 et les soins médicaux et de réadaptation depuis 2024 relèvent de modèles qui combinent, selon l’activité, une composante populationnelle, une composante d’activité et des financements de qualité ou de missions spécifiques. Il ne s’agit pas d’un remplacement uniforme par une seule dotation démographique.

Pour le court séjour, l’annonce présidentielle de janvier 2023 visait une sortie de la T2A. Elle a débouché sur une sortie du « tout T2A » : la T2A est réservée aux activités standardisées, une dotation finance les missions de santé publique et un financement mixte avec dotation socle s’applique aux soins critiques. La transition est longue.

La permanence des soins, responsabilité collective

Depuis la loi du 27 décembre 2023, la permanence des soins incombe collectivement à tous les établissements, publics et privés (art. L. 6111-3 du code de la santé publique). Si elle reste durablement mal assurée, l’agence régionale de santé peut désigner les participants. La mesure vise à réduire l’asymétrie entre secteurs. Son effet dépendra de ses conditions de mise en œuvre et n’est pas encore démontré. Le projet de loi de financement pour 2027 (article 21) propose en outre une mission de solidarité territoriale rémunérée pour les médecins volontaires intervenant en zones prioritaires.

Débats structurants

Faut-il abandonner la tarification à l'activité ?

La conserver

Elle a cherché à corriger la reconduction des dotations historiques et à lier davantage les recettes à l'activité dans les secteurs public et privé. Elle reste adaptée aux activités standardisées.

S'en affranchir

Avec une enveloppe fermée, elle pousse à produire toujours plus sans bénéfice, oppose les hôpitaux et finance mal la psychiatrie, les maladies chroniques et les missions de service public.

Un financement mixte

Il associe tarification, dotations populationnelles, qualité et missions spécifiques. Le principe fait moins débat que le rythme, car la réforme avance lentement et la T2A reste majoritaire.

La crise de l'hôpital est-elle avant tout financière ?

Une crise de moyens

Une décennie de maîtrise a érodé les salaires, l'investissement et les effectifs. La compensation partielle de certaines revalorisations du Ségur contribue aux déficits, avec l'inflation et les difficultés de reprise de l'activité. Le solde financier ne suffit pas à isoler le poids de chaque facteur.

Une crise d'organisation

Les hausses de salaire n'ont pas rendu l'hôpital attractif. L'organisation du travail, la gouvernance et le cloisonnement comptent autant que les moyens.

Une crise du système

L'hôpital accueille les patients que la ville ne soigne plus et garde ceux que le médico-social ne peut recevoir. Le réformer isolément traite le symptôme, pas la cause.

Ce qu'il faut retenir

La crise touche particulièrement l’hôpital public, mais les activités, les missions et les difficultés doivent être distinguées selon les établissements publics, privés non lucratifs et commerciaux. La T2A a corrigé les défauts de la dotation globale avant de produire les siens. Les ressources humaines sont au cœur de la crise. Le Ségur l’a atténuée sans la résoudre. L’engorgement de l’hôpital révèle les failles de la médecine de ville et du médico-social.

Sources et références

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